Jacques-Emile Bertrand

Psychanalyste et logicien, professeur de psychologie, d'épistémologie et d'informatique musicale

Si je m’intéresse à l'interdisciplinarité, c'est sans doute parce que j’ai souffert, durant toute ma scolarité, d’un redoutable clivage entre les lettres, les arts et les sciences.

La séparation des savoirs a un peu changé aujourd'hui. Mais à l’exception de quelques départements universitaires, les formations supérieures maintiennent encore un certain cloisonnement disciplinaire. Lorsque j’étais étudiant, mon égal intérêt pour la musique, le dessin, les mathématiques, la philosophie, et la psychologie relevait d'un défaut de sélection, d'une indécision maladive, d'une sorte de strabisme mental divergent, bref, d'une dispersion jugée dangereuse pour mon insertion professionnelle.

L’idée qu’une personne se livrant à plusieurs activités est, au pire, une personne douteuse (vie double ou multiple, donc vie occulte), au mieux quelqu’un qui se disperse, car selon ce point de vue nul ne pourrait apprendre ou pratiquer "correctement" plusieurs disciplines à la fois, provient d’une confusion fréquente entre interdisciplinarité et pluridisciplinarité (voir la partie de ce site consacrée à l’éLISA).

A la différence de la pluridisciplinarité, qui n’implique aucune affinité entre les disciplines, l’interdisciplinarité repose sur l’existence d’une partie qui leur est commune. Cette partie concerne la nature des objets étudiés, ou les méthodes d’investigation, d’expérimentation ou de vérification utilisées. La capacité d’identifier de telles parties dépend évidemment du degré de connaissance qu’on a des disciplines concernées.

Ma formation en lettres, arts, et sciences, due à une totale incapacité de renoncer à l’une ou à l’autre (mais au prix de plusieurs années d’un emploi du temps et de l’espace particulièrement acrobatique entre la Sorbonne, les Beaux-Arts, Jussieu, l’Institut Henri Poincarré, le Collège de France), m’a permis de (ou m’a condamné à) :

– considérer ma pratique psychanalytique comme une épistémologie clinique (qui cherche à construire la représentation qu’un sujet a de sa relation au monde, afin de l’aider à la changer);

– vivre mes exercices quotidiens sur guitare classique, non comme des entraînements d’instrumentiste professionnel, mais comme des rituels corporels (comme pour certains arts martiaux) liés à des systèmes de représentation gestuelle;

– concevoir mes expériences en informatique musicale, non comme des créations compositionnelles, encore moins comme des œuvres, mais comme de simples recherches logiques sur les écritures programmatiques par contraintes;

– construire mes cours et conférences autour des "nouvelles technologies" comme déclinaisons de problématiques générales (anthropologiques) de la communication chez le mammifère humain.

Psychothérapie, pratique instrumentale, composition musicale et recherches cognitives ne sont donc pour moi que des points de vue différents sur une même zône, interdisciplinaire.