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LE CORPUS DEBOITE 1. Etats, limites. Des baraques aux "Checkpoint" dAndrzej Bakowski, de lun à autre de ces rudiments despace, jusquau coffre vide ou siège vacant des "Katedra" sur plate forme roulante; depuis les alignements en boîtes dallumettes pour "Cadmium Lemon Yellow", jusquaux récentes, dénuées, pures cavités construites de bois peint, des séries sengendrent et des généalogies se croisent: mieux quune oeuvre, un mouvement résulte qui a la boîte pour mobile. Cest peu dire quAndrzej Bakowski ait à faire avec les boîtes ; trop peu et mal dire encore si lon najoute pas que ce quil en est de la boîte est lié aux sculptures dAndrzej Bakowski. Non pas ce quil en serait de la boîte comme archétype, représentation, ou simplement comme objet dintérêt - fût-ce lintérêt de lart - mais ce quil en est de la boîte comme corpus. Une forme solide aménagée autour dun espace intérieur et selon laccès quelle y réserve, appelant nécessairement lidée de "contenir", voire de "déposer", sinon de "celer" : les boîtes dAndrzej Bakowski viennent toujours à rebours, en revers on en paradoxe de lune ou plusieurs de ces déterminations. Perdues pour le geste, subverties selon lusage, dévoyées sur le plan de la signification, littéralement dépréciées - en ce quelles ne prétendent pas au prix, à la préciosité du buis doù vient le nom de "boite" (du grec pyksos, du latin buxis) -, déboîtées finalement, elles tiennent plutôt dun mode dêtre, dun état de chose, dune intermittence des formes, entre niche, fenêtre et bloc. Il est alors une autre détermination de la boîte selon lartiste, un travail autre de la détermination, par apories, en surdétermination: un bloc intact de matière qui soit aussi une fenêtre, une niche qui soit aussi un bloc, une fenêtre qui soit aussi une niche, qui soit encore un bloc; en sorte quune densité réponde à une question de teneur, quune ouverture se fasse limite ou confins, quun plein se pense comme un vide... (1) La boîte exposée comme un corpus, c est justement la boite dans tous ses états, la boîte à la limite, jouant sur ses propres limites autant que portée à la limite; cest alors et exemplairement la boîte articulée en frontière, telle que la série des "Checkpoint" la met en oeuvre: non plus un espace confiné mais la marque (et sa consigne) dune partition de lespace, dun partage des corps; non plus un objet posé sous le regard mais la structure même de la visée. (2) Ligne de démarcation, plate-forme, mur, tunnel, flanc de carrière..., il faudrait exhaustivement relever ce corpus selon ses lieux (ou non-lieux), en distinguer les sites dans le travail dAndrzej Bakowski, le situer. Dire la boîte selon ses rudiments, ainsi quAlberti procéda au sujet de la peinture: les corps y sont dabord questions de points, de lignes, de surfaces, de rudimenta. (3) Cependant lordre, ici, ne serait pas géométrique et rhétorique, mais phénoménologique. Dresser, en somme, le corpus de la boîte, cest-à-dire de la paroi et de la clôture, de la masse et de la surface, de la face et du revers, du seuil et du fond, de la contenance et de lévidement, de létendue et de lintérieur, de laplomb et du gésir... revient à dresser - ou étendre - la boîte en corpus. 2. DevenirLa proposition serait celle-ci: se donner la boîte pour corpus, cest rendre compte dun devenir-corps de la boîte. "Les devenirs, écrit Gilles Deleuze, ne sont pas des phénomènes dimitation, ni dassimilation, mais de double capture, dévolution non parallèle, de noces entre deux règnes. Les noces sont toujours contre nature. (...) La guêpe et lorchidée donnent lexemple. Lorchidée a lair de former une image de guêpe, mais en fait il y a un devenir-guêpe de lorchidée, un devenir-orchidee de la guêpe, une double capture puisque "ce que" chacun devient ne change pas moins que "celui qui" devient. (4) Car, ici, lacte ou lévénement consiste moins, pour un sujet, à produire quelque objet tenant de la boîte, quil ne reporte lexercice de lun en lautre, de lun par lautre, quil na lieu alors dans un devenir cormnun et asymétrique: dans un attenir. En dépit des genres, à la faveur dun court-circuit ontologique, loeuvre manifeste, incarne plutôt, lambivalence même dun attenir de la boite a lhumain. Dun attenir qui ne serait cependant pas - ou plus seulement - affaire de sépulture, de coffret mortuaire, par là, de restes, de reliquats, de reliques. Dun boitement - emboîtement et déboîtement - de la pensée, dans le temps dun devenir-corps de la boîte. Et dabord dun devenir-crâne de la boite (5), mais à part dun strict souci anatomique comme en-deça de tout rapport allégorique, de toute "vanité". Le crâne cesse dêtre figure du moment quil se donne pour foyer dun mouvement quil faudrait alors détailler en devenir-cavité, front, orbite, dune part, et devenir-contenance, évidement, teneur, contact, de lautre. Ce qui fait renfoncement, calotte, trame ou crible en lhomme ici travaille les formes, - si les "Kated", par exemple, sont à la fois boîte crânienne, cage et thorax, si leur gouttière de zinc est aussi celle des os (ainsi se nomme une rainure à leur surface). Réciproquement, les boites dAndrzej Bakowski donneraient à voir ce qui se trame et se fomente dans le corps, sy dépose et sy joint, sy longe et sy évase, ce qui, dès lors, dans le corps même, en son for intérieur, accueille le corps. Un devenir corps dans le temps dun devenir en creux, en réserve du corps, et sans doute en souffrance, comme lon dit dune lettre en attente de son destinataire, en suspens à la consigne ou à la douane; nest-ce pas - ce corps en souffrance - la charge même des boîtes nommées "Checkpoint"? Il en va des sculptures dAndrzej Bakowski comme dun système de "sympathie", entre des états de choses et létat de corps, rendu visible dans le jeu des épaisseurs et des échelles, par contraction affine des matières dans le grain du plâtre, de la terre cuite, dans la pâte de la cire... Devenir-os et chair. Les textures, les couleurs valent aussi comme des tangences, des concrescences, des procédures concrètes dattraction. Choses en état de corps. Devenir-chair et peau de la boite, quand elle se tourne - dos ou face au mur - sur sa feuille de plomb, de silicone, de caoutchouc ou de cuir, dans lambiguïté de savoir si la surface où nous touchons est interne ou externe. Devenir-derme et épiderme des surfaces lorsquelles sont tatouées. Précisément, en ce corpus de la boîte, intérieur et extérieur, sujet et objet ne cessent de se rencontrer, de se toucher, de passer lun en lautre. Un devenir est fait de tels passages, de telles adhérences. 3. Tenir avec. Comme lénoncent la grande boîte de Romans-sur-Isère et le tunnel bâché de Clairveaux les-lacs, le "contenu" figure ou remonte en surface, fait littéralement surface. Ainsi de la masse pour les corps, écrit Jean-Luc Nancy: "les corps pèsent légèrement: leur poids est lélévation de leur masse à la surface. Sans cesse, la masse sélève à la surface, elle senlève en surface. La masse est lépaisseur, une consistance locale dense. Mais elle ne concentre pas "au-dedans", en "soi", son "soi" est "au-dehors" comme quoi son dedans sexpose." (6) Il est une autre et limpide réalisation de ce "faire surface de lintérieur"- à lentendre aux deux sens du génitif, celui dun devenir intérieur de la surface comme celui dun advenir en surface de lintérieur: voici, à Pratz dans le Jura, lune de ces boîtes paradoxales ou saturées, un bloc de marbre équarri se détachant du flanc de roche à demi excavé, laissé là, mais arasé et poli sur lune de ces faces. Non pas détaillé ou entaillé, juste touché, si bien que la profondeur minérale se fait épiderme, que la densité se fait couleur, et la matière, image; de même que, prise dans ce battement entre qualité et quantité, limage se fait masse. Lintérieur est ici lautre nom de la surface. Les boîtes dAndrzej Bakowski ne donnent plus à concevoir un rapport de contenant à contenu, mais le principe dune continuation. Il ny a de contenant, nous apprennent-elles que de continuité, en ce sens quune continuité implique un état indissocié du contenu et du continu (deux formes du même verbe continere : tenir avec), un état de tension antérieur à leur différence. Ce jeu qui nest pas seulement de signifiants, le tunnel de Clairveaux-les-lacs lorganise en dispositif optique, perspectif. Une bâche, surface dun "contenu" exposé en toutes lettres, juste percée dun oeilleton, ferme lentrée du tunnel; loeil, par là, jeté dans lantre, fouille lintérieur en perspective cette fois du mot "continu". Que la boîte, ici, ne rapporte plus un contenu à un contenant ne veut pas dire quelle nimplique pas une pensée de la discontinuité, de la syncope, étant même ce qui lui revient au titre du boitement, ce qui lui est propre: sa démarche. 4. Dénouement.Ainsi, quune boîte devienne corps, cela veut dire avant tout quelle fait corps avec ce qu elle comprend, ce qui loccupe, ou corps à corps, avec celui qui sy mesure, sy projette, a fortiori sy incorpore. Nest-ce pas à cet usage - à cette fin - que fut conçue la grande boîte de Romans? Mais corps avec le vide aussi bien, et l' absence. Corps, en ce sens alors quelle est un double pour un autre corps, non pas une image ou un réceptacle, mais son substitut. Je pense au sidérant face à face de Jacob et Marie - à la galerie de Piotrkow, en 1997 - deux "checkpoint" de fonte massive dressés à même le sol, à la fois présence de ceux dont ils portent ou gardent les prénoms - les parents de lartiste - et signes dune absence: exactement comme leur colossos. Ainsi, les Grecs nommaient ces lourdes formes seulement équarries, sans ressemblance avec lhomme, et qui, comme telles, érigées, tenaient la place du défunt. Autre chose donc quune borne commémorative, quune stèle, dans son efficience immobile, le colossos est un double "comme le mort lui-même est un double du vivant" (7). Une disparition et une apparition, une présence et une absence: telle serait la tension thématisée dans le corps de la boite. Et lacte de cette substitution, comme le jeu de station et de réversion dune boîte (face ou dos au mur, en vis-à-vis lune dune autre), dans son ambiguïté même, implique une autre économie de lobjet, un devenir-sujet de la boite. Non plus quest-ce quune boîte? (8) mais: quel sujet est cette boîte? De quoi est-elle sujet? Cette boîte, si elle est Marie, cette boîte, si elle est Jacob..., ce corpus sil est généalogique. Or, une telle assomption de la boîte répondrait dabord, ici, à la violence - précisément - dun assujettissement, dune assignation, dun asservissement des corps au XXe siècle, en Europe, cest-à-dire plus encore de leur disparition, de leur déportation, de leur concentration. Il faut alors, à partir de ce point denregistrement, de recoupement, déchéance, de répression, de mort, de ce point qui se dit checkpoint, à partir ou repartir de ce point aveugle de lhistoire des corps, reconsidérer les boîtes dAndrzej Bakowski, décidément les regarder, non pas comme des objets pour se souvenir, mais en tant que corps-sujets de mémoire. Lémotion particulière devant ce corpus des boîtes tient (pour moi) dans lespèce dun dénouement, en vertu de ce fait que chaque boîte revient à un corps, un seul, quelle procède corps par corps à une restitution ou à une substitution du corps absent. Et nest-ce pas cela même qui fait corpus, cette appropriation de la boîte au corps, dans labsolue singularité dun chaque fois, de chaque corps? Il me semble, pour le dire autrement, que la sculpture selon Andrzej Bakowski répond moins dune forme que dune pratique, cest-à-dire dun travail - ainsi quil est un travail de deuil - de déconcentration, de dénouement des corps. 5. Tourner, ouvrir.Et certes, il y va dune certaine obstination de lartiste, dun certain engagement, dun nécessaire entêtement, oui, dun certain tour desprit - du tour de lesprit dans sa cavité - si boiter cest cela. Deleuze parlait du style comme dun bégaiement dans sa propre langue, songeant notamment aux poèmes-lectures de Ghérasim Luca; de même il ny aurait de pensée plastique - sinon de pensée tout court - pour Andrzej Bakowski quà boiter dans lespace, quà tourner dans la matière comme un os dans sa cavité. Emboîtement-déboîtement-remboîtement, etc. Tel serait le tempo de la boîte. Sur trois temps, seul compte vraiment le deuxième, le para-doxal, qui suppose les autres temps; le premier et le troisième nétant que retour à la normale, à la stabilité, retour du même. Identité à soi. Cest le jeu qui importe ici, lécart, le déplacement, le déhanchement, léchappée, linfime chute qui fait prendre corps. Le tempo de la boîte, si ce nest le temps qui prend corps. Éprouver, incorporer la mobilité immobile du mouvement qui tient de la boîte; une oscillation de soi à soi, mais un mouvement qui porte ou met hors de soi; selon le jeu toujours dune ouverture, dune échappée, dune béance, dun hiatus. Hiatus: ce que lon évite généralement dans lordre des mots, dès lors quà les prononcer, les articuler, la bouche reste grand ouverte, littéralement bée ; on lévite parce qualors le corps sexpose, expose son intérieur, et comme avidement. Gouffre soudain. Cest ce quon pourrait appeler le moment de Pandore où tout se déboîte, se dévide ou sévente, se disloque, se dissémine. Ouverture, toujours, en dedans; mais il faudrait parler dun hiatus du désir, de la sensation; du dernier souffle comme hiatus; dune pensée en hiatus... Ouvrir les images finalement: aperire imagines, disaient les anciens Romains; et cest à quoi je songe devant létrange et mutique famille des boîtes dAndrzej Bakowski. Les imagines (9) étaient des masques moulés en cire, effigies des ancêtres, conservées dans lenceinte familiale, non pas offertes à la vue mais tenues obscurément, enfermées dans de petites niches, châsses de bois ou armoires - une par effigie - que lon ouvrait dans des occasions exceptionnelles et rituelles (sacrifices publiques, cortèges funèbres...). Ouvrir les images, ce serait en effet cela: en rendre - mais pour un temps - leur lieu béant, les déboîter.
(1) On trouvera dans le travail de Laurent Pariente, à bien des égards proche de celui dAndrzej Bakowski, un même jeu aporétique dans les déterminations de lespace, du mur, et de l'objet dart finalement, quil sagisse, selon les propres mots de lartiste de "remplir lespace pour mieux le creuser", du mur comme de ce qui "contient et ouvre", ou encore du vide qui est "un vide comblé". Jextrais ces citations du texte de christian Besson, "le mur, la limite, le neutre", in Laurent Pariente oeuvres /Works, 1986-2000. pp. 51-76. (2) Jai tenté ailleurs de suivre la logique dambivalence et de renversement qui sous-tend la série des "checkpoint": "checkpoint-charlie ou le lieu de lassignation", in Revue Ensens, Paris, 2000, pp. 81-83. (3) De Pictura (1435), Livre 1, en particulier 2-12, traduction Jean-Louis Schefer, Macula, Paris, 1992, p. 71-102. (4) Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, Paris, 1996, p. 8 (5) Cest faire signe, au titre dun devenir, vers lEssai de Georges Didi-Huberman sur loeuvre de Giuseppe Penone: Etre crâne. Lieux, contact, pensée, sculpture. Ed. de Minuit, Paris, 2000. (6) Jean-Luc Nancy, Corpus, Ed. Métailié, Paris, 1992, p. 82. (7) Cf. Jean-Pierre vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Ed. La Découverte, Paris, 1994, p. 327; mais cest tout le chapitre quil taudrait citer: "Figuration de linvisible et catégorie psychologique du double:lte colossos", pp. 225-338. (8) ce fut la forme de la question posée par Jacques Derrida, à partir de loeuvre de Titus Carmel, et qui visait surtout le sens dune "mise en boîte"; La vérité en peinture, Flammarion, Paris, 1978, pp. 258 et suivantes. (9) Sur le sujet des imagines maiorum, je renvoie directement à Julius von Schlosser, Histoire du portrait en cire, trad. E. Pommier, Macula, Paris, 1997, pp. 19-32, où les textes sources sont présentés; cf. aussi Florence Dupont "Les morts et la mémoire: le masque funèbre", in: La mort, les morts et lau-delà dans le monde romain, centre de publication de luniversité de Çaen, 1987, pp. 167-172; et Georges Didi-Huberman, devant le temps, Ed. de Minuit, Paris, 2000, pp. 67, 68 |