Préambule

Méfions-nous du "bon sens"

Ce n’est pas parce qu’on communique à longueur de journée, et cela pratiquement depuis sa naissance (et même un peu avant), que l’on comprend pour autant comment fonctionne la communication. Toutes les choses qui nous sont familières, habituelles, "naturelles", tendent le même piège à notre compréhension. En posant que la marche se prouve en marchant, on a tendance à croire, au nom du "bon sens" ou du "sens commun", que c’est aussi en marchant qu’on peut comprendre les mécanismes de la marche !

C’est pourtant loin de suffire dès qu’on désire atteindre certaines performances, en compétition par exemple. Tout le monde respire naturellement, mais combien connaissent le processus de la respiration ? Combien sont capables de décrire ce qui se passe dans leur corps quand ils parlent ?

L’ignorance presque totale des mécanismes de la phonation (le fait d’émettre des sons avec la bouche) nous rend incapables de maîtriser notre expression orale : alors que nous croyons notre corps commandé par notre esprit, par notre volonté, c’est le contraire qui se produit. Ce qui fait qu’en règle générale, nous n’utilisons qu’une faible partie de nos possibilités…

A cet incroyable gâchis s’ajoute un étonnant problème : à savoir que la communication humaine est fondamentalement paradoxale.

La capacité de communiquer, pourtant naturelle chez le mammifère humain, est souvent inhibée au contact d’autres humains. Tout message émis comporte le risque d’être jugé, et l’émetteur à travers lui. C’est pourquoi les premières rencontres sont génératrices d’anxiété, car elles sont le jeu des premières impressions. L’emploi de la communication écrite, comme de toute communication "médiatisée" (c’est-à-dire passant par des intermédiaires instrumentaux) atténue plus ou moins le paradoxe, mais de façon souvent illusoire : il demeure toujours présent à un degré variable selon qu’on communique par lettre, par télégramme, par livre, par téléphone, par télécopie…

Seule une connaissance des phénomènes de communication permet d’exercer un meilleur contrôle de la façon dont on communique, et de comprendre ce que communiquent réellement les autres.

Avant de prétendre qu’une communication est bonne ou mauvaise, qu’elle devrait être comme ceci plutôt que comme cela, il faut pouvoir dire ce qu’elle est, c’est-à-dire décrire son fonctionnement. Ce que font rarement les auteurs qui nous abreuvent de conseils prétendus pratiques.

Beaucoup de personnes curieuses en matière de communication se montrent méfiantes à l’égard de ce qui s’annonce comme " explication ", notion qui semble trop " théorique ". Le souci de " l’efficacité ", en soi légitime, conduit à revendiquer des choses " concrètes " et " pratiques ", et à considérer comme abstrait, théorique, intellectuel ce qui s’éloigne des intuitions immédiates du bon sens.

C’est là confondre concret et précis.

Il est possible d’être très précis tout en étant abstrait ou général, comme en mathématiques. On peut, inversement, se montrer totalement labyrinthique et incompréhensible en parlant de choses aussi concrètes en apparence que les tables et les chaises.

Plus un message est précis, plus il a de chance d’être compris, du moins au sein de la communauté linguistique visée. Plus il est flou, plus il engage la subjectivité interprétative du destinataire et s’expose à des distorsions de sens.

Enfin, la clarté et la précision sont d’autant plus nécessaires qu’on se propose justement de communiquer sur la communication, c’est-à-dire de métacommuniquer.

Les mauvais conseils…

Même s’il correspond souvent, dans le monde du travail, à un intérêt personnel lié au poste plutôt qu’au désir authentique de comprendre autrui, l’intérêt croissant pour la communication (les relations humaines, les ressources humaines) a suscité de nombreux ouvrages de vulgarisation. Leurs auteurs, presque toujours des personnes " de terrain ", ont des profils divers. A côté de quelques professionnels de la psychologie ou de la sociologie, on trouve des consultants d’entreprise, de formation commerciale, des comédiens reconvertis dans la formation (notamment en "expression orale"), et des journalistes. La plupart savent le lecteur pressé et avide de "trucs" efficaces; aussi livrent-ils souvent quelques ficelles de métier, dont la généralisation aux diverses situations de communication ne peut malheureusement être garantie… Les conseils prodigués par cette littérature se répartissent globalement en deux catégories : être naturel, trouver le juste milieu.

Soyez naturels !

Cette injonction est paradoxale. Elle est du type "soyez spontanés !" (si j’adopte un comportement spontané en réponse à ce genre d’injonction, je le fais par obéissance et non spontanément). On peut montrer que la plupart des situations où l’on conseille d’être "naturel" ont en fait un caractère hautement artificiel. S’adapter à ces situations, ce serait nécessairement s’ajuster à leurs normes, leurs règles, leurs principes, c’est-à-dire composer avec elles et non réagir en fonction d’une nature présumée purement personnelle. Or l’idée de composition implique celles de jeu et de rôle, que nous assimilons à l’hypocrisie, voire au mensonge par dissimulation… (c’est probablement ce levier psychologique qu’utilisent inconsciemment les partisans de l’ " être naturel ").

Etre naturel, ce serait réagir aux actions et aux paroles des autres par les comportements spécifiques de notre espèce de mammifère. Cela se traduirait donc souvent par la fuite ou l’agression physiques, qui sont les comportements les plus adaptés aux situations dangereuses ou productrices d’anxiété.

Notre nature étant d’appartenir à une "culture" (définie par un langage, des rituels, des normes…), la plupart de nos réactions naturelles sont culturellement déterminées.

En fait, il semble bien que l’important, pour ceux qui s’improvisent "conseillers en communication", ne soit pas d’être naturel, mais de le paraître. Ce qui est tout autre chose.

Trouvez le juste milieu !

Le précepte semble de bon sens. L’ennui, c’est qu’il ignore tout simplement une réalité psychologique indéniable, à savoir que la personne humaine ne peut jamais être neutre. La seule possibilité humaine d’être neutre, c’est d’être mort. Les systèmes cognitif, affectif et corporel qui composent toute personne vivante ont toujours des valeurs positives ou négatives, jamais nulles ; ils la condamnent ainsi à prendre parti, même si elle n’en n’a pas conscience.

Dans la réalité physique, on ne peut jamais couper une poire en deux, ou une tarte en parties rigoureusement égales. Les enfants ne s’y trompent d’ailleurs pas, qui manquent rarement l’occasion de manifester leur sentiment d’injustice. En conséquence, mieux vaut renoncer à la croyance illusoire dans l’équité d’un acte, d’une opinion, d’une attitude, et se donner les moyens de prendre conscience du côté vers lequel on penche, qu’on le veuille ou non.

Remarquons pour finir que les conseils d’équilibre, de juste milieu, de ni trop, ni trop peu ne sont d’aucune utilité pratique. Conseiller ne de parler ni trop vite (pour ne pas fatiguer l’auditeur) ni trop lentement (pour ne pas l’ennuyer), de ne pas travailler en groupe trop nombreux ou trop réduit, de n’utiliser des corps de caractères ni trop faibles ni trop grands, de veiller à l’équilibre du texte et de l’image, etc., c’est ne rien dire du tout tant qu’on n’a pas fixé de repères précis !