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Psychanalyse et création
par Jacques-Émile
Bertrand

(extraits:
Les attitudes professorales, Les fantasmes d'accouchement, l'imaginaire
et l'inconscient, le mythe de l'iceberg, art et folie)
Les attitudes professorales
En fonction de ses conceptions
de la pédagogie, lenseignant est amené:
soit à se
vivre comme accoucheur dune uvre que son porteur veut faire
venir au monde, sagissant de la réalisation hallucinatoire
dun désir qui préexiste à "lacte"
pédagogique (pédagogie dite maïeutique), et
à sautoriser dun savoir quasi-médical dassistance
et de facilitation réputées neutres à légard
du "bébé", avec dautant plus defficacité
que, à la différence de nombreux médecins, lartiste-enseignant
possède en principe une expérience directe de cette sorte
daccouchement;
soit à se
charger dune mission déveil, dinformation et
de développement (pédagogie didactique), sautorisant
dun savoir réputé incontournable dans la résolution
des problèmes et la réalisation des tâches, avec
dautant plus defficacité (et de crédibilité)
que lélève est en principe ignorant ou dupe de ces
"réalités" du métier.
Mais lune comme lautre,
ces positions de missionnaire, si jose dire, sappuient sur
des présupposés de taille et rencontrent des résistances.
Les fantasmes daccouchement
Il se peut quau goût
du maïeuticien lenfant vienne trop tôt ou tarde à
sortir.
Dans le premier cas, lenseignant
tâchera de convaincre lélève quil vaut
mieux attendre en raison des risques liés à la prématuration.
Mais cette attente se nourrit dune singulière ambivalence.
Cest que, on va y revenir, lenseignant est toujours à
un degré ou à un autre, le géniteur androgyne des
produits de lélève. Aussi la "mise au monde
pose à léducateur un problème qui le confronte
à son désir mortifère de garder l"enfant".
Les modalités fantasmatiques de la rencontre pédagogique,
plus ou moins assimilée à une communication des inconscients,
plus ou moins délivrée aussi de sa fonction de transmission
dun savoir [du moins dans cette attitude pédagogique],
renvoient à ce fantasme central de la gestation permanente qui
alimente le rêve de plus dun éducateur." Ce
nest évidemment pas un hasard si nombre décoles
dart prêtent ces derniers temps une oreille plus quattentive
à la psychanalyse, qui rénove dune certaine manière
limage ancienne, mais toujours actuelle, de la maïeutique.
Dans le second cas, linfécondabilité
et la grossesse nerveuse sont des diagnostics courants. Mais une fois
lélève déclaré porteur (ses maîtres
sont là-dessus particulièrement perspicaces, et pour cause),
il se montre en général plus enclin à des contacts
fréquents, réducteurs danxiété, et
confirme lenseignant dans la nécessité de son rôle.
Reste que tout accouchement ne se fait pas sans peine, et que forceps
ou césarienne viennent souvent à bout de limpatience.
Enfin, il nest pas rare que la ressemblance du rejeton au maître
suscite alentour de savoureuses rumeurs. Il ne fait pas de doute que
le drame fondamental de lentreprise stricto sensu
maïeutique, revient à vouloir quelque chose à
la place de lélève. "Ce dont accouchent
ces maïeuticiens, cest dun fantasme, mais celui
du formateur; ce qui ne signifie dailleurs nullement que ces techniques
échouent, car il ny a rien de plus facile à intérioriser
que le désir dun autre." Cest bien dans la déconcertante
facilité de cette intériorisation que résident
les dangers de la maïeutique pédagogique. Le rêve
de lenseignant est de travailler sur le rêve de lélève,
cette "voie royale" qui mène tout droit, répète-t-on,
à lInconscient, où loge de lImaginaire (le
surréalisme semblait bien ne pas sy tromper). Mais en posant
comme elle le fait léquation
rêve
= imaginaire = fantasme,
la maïeutique opère
une compression de niveaux pédagogiquement ruineuse. Quand bien
même le fantasme serait la réalisation hallucinatoire du
désir (maintenons un moment cette hypothèse), il ne viendrait
pas au réel par un "passage à lacte" à
la manière dont un dessin "visualise" une idée.
La fonction de la fantasmatisation nest pas de réaliser
le désir mais de le travestir par un subterfuge. Limagination
"créatrice" nexprime ni nimprime le fantasme;
au mieux elle lutilise. Du moins certains le pensent-ils. Or combien
de pédagogues semploient plus ou moins ouvertement à
débusquer dans les produits plastiques des élèves
lempreinte de leurs "fantasmes inconscients" ? A observer
le déroulement de certaines situations dévaluation
scolaire, on peut se demander si cette tentative de mainmise sur
le fantasme , qui parfois donne lieu à de véritables
dictées mentales, ne cherche pas à voir ce que lélève
a dans le ventre pour mieux savoir ce quil a derrière
la tête, à légard du professeur et de
linstitution par exemple, ou linverse. Cest selon.
Ce qui se tente là nest même pas, comme on lobjecte
quelquefois, de lordre de l"analyse sauvage",
car il ny a tout simplement pas "analyse".
Limaginaire et
lInconscient
Il convient dapporter
un éclairage critique sur lutilisation que font les pédagogies
"nouvelles", et pas seulement lenseignement artistique,
des concepts psychanalytiques (quand ce nest pas des mots seuls).
Ou bien il sagit de notions de base si reconnues (à défaut
parfois dêtre connues) quelles sont depuis longtemps
passées dans le fonds commun à toutes les disciplines
psychologiques, au point quon ne sy réfère
même plus comme spécifiquement "psychanalytiques"
(excepté dans ces références dévotes par
lesquelles certaines cherchent à cautionner leur discours), et
ce nest pas autre chose que leffet "frigidaire"
ou "klaxon", ou bien il sagit de termes dérivés
qui nentretiennent avec les premiers que des rapports axiologiques
non fondés sur lexpérience directe, et qui guident
lobservation bien plus quils ne la décrivent: regards
cadrés par une doctrine ou un lexique qui, comme toute langue,
ne voient que ce quils peuvent nommer. Ainsi limaginaire
est généralement assimilé à lirrationnel,
et soppose donc à la Raison, sous-entendue logique. La
notion de phénomène irrationnel englobe des réalités
de lexpérience humaine variées, qui vont de la création
artistique à la télépathie, en passant par la psychokinèse
(déplacement dobjets par la seule action de la pensée),
la clairvoyance prémonitoire ou la communication médiumnique
avec lau-delà. Ce qui ne devrait manquer de frapper, si
jose dire, dans tous ces cas, cest que les tentatives délucidation,
lorsquelles existent, sont obstinément recherchées
dans les domaines les plus obscurs de lirrationalité elle-même.
A la différence de la psychanalyse, dont lobjet
est irrationnel et non la méthode, la pensée naïve
tente d"expliquer" linexpliqué par linexplicable.
Il y a encore dautres
erreurs de catégories en jeu. Par exemple lopposition entre
imaginaire et réalité, qui conduit à poser
imaginaire
= irréel,
ou encore
imaginaire
= imagination,
en attribuant parfois à
limaginaire ce qui travaille avec la seule mémoire
.
Le mythe de liceberg
Linconscient est
lun des mots-clefs de la rhétorique maïeuticienne.
Une cascade dassimilations sassocie souvent à son
emploi. Tout dabord, linconscient désigne rituellement
la partie immergée de liceberg, de beaucoup plus
importante que lautre, aux deux sens du terme, et dissimulée
au regard de surface. Plonger serait pour lamateur par trop périlleux,
et la métaphore géophysique trouve là ses limites.
Aussi pense-t-on pouvoir reconnaître dans la partie visible les
signes manifestés des réalités latentes
plus profondes. Il suffit den "extriquer" ce
qui semblait a priori inextricable, et la vulgarisation psychanalytique
laisse entendre quun certain entraînement personnel y pourvoit.
Au surplus, les enseignements quon peut tirer de cette investigation
sémiologique sont précieux par nature, puisquils
réfèrent directement à un ailleurs et à
un avant où lenseignant nétait pas
(et où lélève, quand il sagit comme
cest généralement le cas de son inconscient,
ne sait probablement pas quil y était lui-même).
Cest donc en principe dans lintérêt de lélève
quon tentera dexploiter cette mine dinformations.
Comme on la supposé plus haut, il semble que la pratique
pédagogique inspirée du mythe de liceberg qui
met décidément du temps à fondre en
tire un autre bénéfice. En réalité, même
un inconscient aussi "givré" que celui de limage
de liceberg est, comme dailleurs liceberg réel,
loin dêtre inerte. Il agit, réagit, interagit
dans la relation enseignant-enseigné, et rarement dans le sens
attendu vu quil travaille toujours dans linsu. Bien
des disqualifications (comme ces "réponses tangentielles"
chères aux mères de schizophrènes) découlent
de cet inattendu, doublé dune inattention réelle
à lautre, et à soi ("contre-transfert").
Lélève dit ou fait quelque chose, mais on demeure
convaincu malgré ses dénégations (ou à cause
delles !) quau travers cest autre chose qui se joue.
Et la transaction pédagogique ne prend fin que dans la soumission
ou la retraite de lun ou de lautre, généralement
lélève. Ce qui pourrait bien se jouer, et se cristalliser
dans un stratagème répétitif, socialement compulsif,
où les rapports de force sont rarement inversés, cest
linvocation de linconscient de lélève
comme argument dautorité par lenseignant qui sestime
statutairement fondé et personnellement capable dopérer
cette saisie.
Quon ne se méprenne
pas ici sur le sens du propos. Il ne sagit ni de remettre en question
lexistence de processus inconscients, ni a fortiori de
nier que dans la situation de formation le tissu relationnel soit tramé
par ces processus (entre autres). On veut seulement pointer que, hors
la situation psychanalytique, un usage référentiel
peut être fait de linconscient en vue dobtenir (inconsciemment
?) des bénéfices psychologiques, par exemple des moyens
de se défendre contre les blessures narcissiques que certains
élèves sont experts à provoquer chez lenseignant.
Dans la situation de formation, lappel au transfert peut
servir les mêmes intérêts. Si un sentiment ou un
comportement transférentiel de lélève est
quelque chose qui, pour lenseignant, vise à travers lui
une autre réalité, il est alors incongruent à
la situation présente, anachronique et uchronique. Le subréalisme
pédagogique qui en découle trouve son achèvement
lorsque lenseignant savise que ses propres comportements
vis à vis de lélève (ou du groupe)
pourraient bien être eux-mêmes contre-transférentiels.
Réduisant la rencontre à un jeu combinatoire de transferts
et de contre-transferts, il la frappe dirréalité
et annule la valeur formatrice, pour lun comme pour lautre,
de linteraction humaine qui se déroule, avec sa
logique propre, dans langle mort de la conscience actuelle. Ceux
qui se préoccupent des mécanismes inconscients
dans une situation qui les impliquent comme acteurs, sans disposer des
outils adaptés à leur "observation", ne peuvent
plus soccuper de cette situation: cest elle qui les
occupe.
Art
et Folie
On voit mieux à
présent en quoi consiste la critique des positions psychanalytiques
2, 3 et 4 à légard de la création artistique,
et en quoi elle remet en question le rapprochement classique de lArt
et de la Folie.
Si la plupart des structures
psychopathologiques qui se "donneraient à lire" dans
le symptôme trouvent en fait leur condition dexistence dans
les boucles auto-référentielles de linteraction
entre les personnes, ainsi que lépistémologie systémique
et les résultats thérapeutiques de lEcole de Palo-Alto
nous le montrent, et non dans les personnes comme les psychiatres
organicistes nous exhortent à ladmettre, il nous faut reconnaître
que:
premièrement, pas
plus que les productions de lélève ne traduisent
ou trahissent ses états intérieurs à la manière
dune "écriture automatique" ou dun tracé
encéphalographique, celles de lartiste nexpriment
spontanément ses fantasmes inconscients ou ses insécurités
existentielles, et que,
deuxièmement, ni
les unes ni les autres, exercices de lélève ou uvres
plus abouties du maître, ne symptômatisent une pathologie
quau demeurant chacun de nous peut connaître, mais que les
unes et les autres représentent la pathologie que leurs
auteurs pourraient connaître.
Linterprétation
psychopathologique de luvre, ou de ses prémisses
estudiantines, offre sans aucun doute au psychanalyste épris
de culture (ce qui est souvent un pléonasme) une position dobservateur
confortable, et somme toute assez proche de celle quil occupe
dans son fauteuil pendant la cure. Traiter les uvres comme du
"matériel" analysable au même titre que
les paroles (ou les silences) du patient, ou comme un test projectif
(en double-aveugle pourrait-on dire!), cest identifier
la partie au tout, généraliser linsu à lensemble
de luvre, réduire les multiples niveaux de la représentation
à un seul, celui de la sublimation des pulsions prohibées.
Si lon maintient
en revanche la complexité structurelle de la représentation,
si lon sefforce de distinguer entre communication et métacommunication,
entre imaginaire et irrationnel, entre réel et réalité,
entre sens et signification, on est conduit à penser que lartiste
ne symptômatise pas la pathologie qui est la sienne, mais
représente la pathologie qui serait la sienne si len
avait une.
En somme, lartiste
daujourdhui est peut-être lillustrateur de ses
maladies possibles. La question de savoir si cette pratique est conjuratoire
et si lexorcisme atteint son but est une autre affaire
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