La surcompensation.

Par une sorte de renversement de l'investissement affectif, la gêne profonde éprouvée face au groupe est exprimée par des signaux corporels et des messages verbaux qui signifient socialement le contraire : aisance, familiarité, désinvolture, drôlerie…

On se demande souvent comment un affect aussi violent que l'angoisse face au groupe peut arriver à s'extérioriser de manière si trompeuse. Il semble que ce genre de question en trahisse deux autres : Quel est le truc qui permet de travestir la gêne en aisance ? A quoi vais-je à présent reconnaître que quelqu'un est authentiquement à l'aise dans sa peau ?

En premier lieu, il faut comprendre que le but de la surcompensation est précisément de donner le change : tromper les autres, se tromper soi-même ensuite, puis essayer d'oublier qu'il s'agit d'un leurre, (le " refoulement " consisterait alors à oublier qu'on a oublié). Cependant la surcompensation, parce qu'elle s'efforce à tout instant de présenter à la pertinentisation d'autrui des signaux de substitution (dont certains peuvent d'ailleurs, sur le plan gestuel et postural par exemple, remplir effectivement une fonction d'auto-apaisement), est grande consommatrice d'énergie personnelle. Aussi l'enseignant connaît-il de fréquents effondrements dès qu'il passe dans d'autres systèmes psychosociaux, et notamment dans son milieu " privé ".

Sur le plan théorique, en second lieu, il importe d'éviter le piège épistémologique du fantôme dans la machine. Tels gestes, telles postures, mimiques, démarches ou paroles n'expriment pas à l'extérieur tel état intérieur qui ressemblerait à une " chose " comme la gêne ou l'angoisse, localisée dans le corps (on situe souvent l'angoisse dans la gorge — le globe " hystérique " ! — et l'anxiété dans la tête, faisant de l'une une " manifestation " organique de l'autre), et qui en serait la cause ; ce sont des modalités de l'être-au-groupe, c'est-à-dire des qualités d'un processus un peu comme la célébrité d'une onde, exactement au même titre que la " gêne " est une modalité de perception du groupe, c'est-à-dire une qualité du processus de perception comme l'angle ou la focale. Croire le contraire serait une fois de plus scotomiser l'interaction, internaliser et réifier les qualités et les relations. D'ailleurs, comment expliquer sans cela qu'un comportement " décontracté " puisse exprimer de l'" aisance " pour un observateur et de l'" anxiété " pour un autre (un psychologue clinicien par exemple) ? Et comment expliquer qu'en situation de consultation psychologique une personne réputée "normale" (qui consulte par exemple pour un Tiers Extérieur) parvienne si rarement à afficher des comportements d'aisance, sinon par un effet systémique d'interaction ? Le professeur face à l'élève ou au groupe, et vice versa, subissent le même effet en même temps qu'ils le provoquent, circulairement. S'agissant non plus des rôles d'enseignant ou d'enseigné mais de ceux d'artiste et de public, j'essayerai de montrer par la suite que le système de la production artistique fonctionne comme système autopoïétique, producteur de ses propres normes et règles de fonctionnement, et qu'en conséquence l'Art est une transcendance réifiée par relation d'Oubli (ce qui explique notamment que ni l'enfant ni l'élève, pris dans d'autres systèmes d'interaction hétéropoïétiques, ne puissent être tenus légitimement pour des artistes). Ce qui pourrait également expliquer qu'en dépit du paradoxe de Malraux selon lequel l'art ne s'enseigne pas, les écoles d'art, elles, puissent exister.

 

Jésus

Albrecht Dürer, Jésus parmi les docteurs (65x80 cm),1506, Lugano, Collection Thyssen.