Structure de la communication

Emetteurs, récepteurs, signaux

Tout système de communication, on le sait d’intuition, suppose la donnée d’au moins deux agents, l’émetteur et le récepteur, et d’un ensemble de signaux émis par l’émetteur. Les agents peuvent être des groupes : par exemple une équipe de rédaction côté émetteur, et un public de lecteurs côté récepteur. L’appellation de "récepteur", tirée de la Cybernétique, est en fait assez dangereuse car elle induit à considérer le rôle de cet agent comme passif (la "réception"). Or la réception est une activité de détection, d’ailleurs fort complexe. C’est pourquoi la seconde flèche part du récepteur vers les signaux.

Remarque : Il n’est pas dit que les signaux émis le sont "à destination du récepteur". Nous devons en effet inclure la possibilité de communications "involontaires", car elles sont au moins aussi importantes (parfois plus) que les messages émis intentionnellement.

Les signaux sont des phénomènes produits, en partie du moins, dans une portion de la réalité physique à laquelle nos dispositifs sensoriels sont sensibles. Ces dispositifs sont limités par des seuils quantitatifs (entre l’infrarouge et l’ultraviolet pour lumière, entre les infrasons et les ultrasons pour l’audition, etc.).

Le vecteur

Les signaux ont besoin d’un support physique de propagation, ou vecteur:

Les signaux vectorisés n’étant pas les seuls phénomènes physiques de la portion de réalité sollicitée, des perturbations (interférences, parasitages…) vont se produire et risquer d’en altérer la formation, la propagation et la détection. On appelle ces perturbations des bruits.

Les bruits

Les bruits ne sont pas seulement physiques, mais peuvent provenir des agents, de la situation psychologique de l’échange et de bien d’autres facteurs. On a donc généralisé la notion de "bruit" de façon à distinguer :

les bruits physiques

proprement dits, qui correspondent aux perturbations chimiques, électriques, électro-magnétiques, optiques…;

les bruits psycho-physiologiques

dus à l’état des agents de la communication (la faim, la soif, la fatigue, l’anxiété, la peur, le désir sexuel…rendent plus sensible aux signaux manquants et moins attentif aux autres catégories de signaux, jusqu’aux états limites où le signal n’est tout simplement pas détecté (acte manqué), ou est halluciné;

les bruits socioculturels

liés aux filtres de notre culture d’appartenance (langue, systèmes de pensée, normes, stéréotypes, mythes, idéologies, (dé)formations professionnelles…); cette sorte de bruits est particulièrement active dans le domaine des représentations visuelles telles que symboles, signes, emblèmes, logotypes, enseignes, allégories, etc., culturellement codées.

Le rapport signal/bruit

Pour des raisons psychophysiques, on est amené à considérer tout signal comme un phénomène contrastif, ou rapport signal/bruit. Ce qu’on appelle "signal" tout court (pour simplifier mais par abus de langage), est la partie émergente de ce rapport, lorsqu’il est satisfaisant (lorsqu’il ne l’est pas, le "signal" reste immergé dans le bruit).

Signal et message

Cela dit, le signal n’est pas le message (on confond souvent ces deux notions).

Le signal est de nature physique, ce qui n’est pas le cas de la signification que prend ce signal aux yeux du récepteur. On en déduit immédiatement qu’il n’existe jamais de message unique. Le sens ne se promène pas dans l’espace physique comme les signaux, il se constitue au niveau des agents de la communication. On peut dire que, du point de vue communicationnel, la réalité est feuilletée.

Que voyez-vous dans cette image ?

En théorie, vous pouvez "voir" une infinité de choses : la première apparition dans ce document d’un dessin très noir, la référence à une loi si classique de la perception visuelle qu’elle figure dans tous les livres de psychologie, une devinette qui vous ramène au statut d’enfant, un test d’intelligence activant votre méfiance, etc. Plus pratiquement, vous appartenez à l’une des deux catégories ci-dessous:

– ceux qui voient un vase blanc sur fond noir,

– ceux qui voient, dans le noir, deux profils qui se font face.

Maintenant que ces deux perceptions possibles sont énoncées, vous appartenez probablement aux deux catégories.

Il est difficile de savoir ce qu’est la réalité de cette image indépendamment de la perception que nous en avons. Une solution à ce problème consiste à poser que la réalité de l’image présente n’est autre que la somme de toutes ses perceptions possibles. Ce qui comprend, outre les diverses interprétations spontanées que les mammifères humains peuvent produire, toutes les conceptions scientifiques de la chose.

Au plan qui nous intéresse ici, l’existence des deux catégories de perceptions ci-dessus laisse entrevoir la possibilité de situations ambiguës : alors que A perçoit un vase, B n’y voit que deux profils; on imagine à quel quiproquo une telle situation peut donner lieu si A et B s’engagent dans une longue communication sur la base de cette image, sans s’être donné la peine de vérifier au préalable leurs perceptions respectives.

La situation serait encore plus délicate avec l’image ci-dessous:

Quel âge donneriez-vous à cette femme ?

Sur une population représentative, environ 50% parlent d’une "jeune femme" (25–35 ans), 50% évoquent une femme très âgée (les enfants parlent presque tous d’une vieille sorcière). Ici, il est plus difficile d’effacer notre première perception pour reconnaître qu’il peut en exister une autre (les différences de cadrage y sont pour quelque chose, il est vrai).

La "jeune femme" est vue de 3/4 arrière; on voit son profil gauche, elle porte une sorte de collier. La "vieille femme" est vue en plan plus rapproché, 1/4 profil gauche; elle regarde vers le bas; le collier de la jeune femme coïncide avec la bouche de la vieille…

Vous avez compris que ces images ne sont que des "images", et qu’elles nous servent de modèles visuels pour des situations sociales beaucoup plus générales.

Principe de la bouteille

En fonction de ma position subjective à l’égard de "la bouteille", sobriété ou éthylisme à la limite, je considère que la bouteille est à moitié pleine ou qu’elle est à moitié vide. Selon le cas, il en reste encore la moitié à boire (position optimiste), ou il n’en reste plus que la moitié (position pessimiste). Ces deux perceptions vont beaucoup plus loin que le seule sensation visuelle : elles correspondent à des vécus psychologiques opposés.

Ou encore :

Toute situation de communication expose a priori les participants à prendre appui sur des perceptions subjectives différentes, éventuellement opposées, avec l’illusion d’une réalité commune unique.

Il est essentiel de bien comprendre que la réalité de la communication est soumise à une autre logique que celle de la réalité physique. Dans la psycho-logique de la communication, il y a autant de "réalités objectives" que de personnes en présence.

Principe de subjectivité:

Chaque fois que je communique avec quelqu’un, sa perception de la "réalité" présente est a priori différente de la mienne.

Une "bonne" communication doit donc commencer par un travail d’ajustement des perceptions subjectives de la situation : (re)définition des objectifs de la rencontre, des attentes, des rôles (communicationnels) à jouer, etc.

Dans le cas d’un exposé ou d’une conférence, ce travail préparatoire devra être fait avant l’entrée en scène par un entretien avec les organisateurs sur le but exact de la prestation et la nature du public (ce qui n’empêche pas un contrôle ultime en situation, lorsque c’est possible, car les perceptions de l’auditoire ne coïncident pas toujours avec celles des organisateurs !).

Message émis, message reçu

Il y a donc toujours autant de messages que d’agents. Dans la situation de communication la plus simple, réduite à un émetteur et à un récepteur, toute formation de signal donne lieu à au moins deux messages:

le message émis (Mi)

et le message reçu (Mu).

Tout le problème de la communication consiste précisément à réduire cette différence à une ressemblance (il ne peut pas y avoir d’identité) : quelque chose doit assurer les agents que les deux messages sont assez semblables pour être considérés comme équivalents.

C’est la codification du signal qui permet cette garantie, c’est-à-dire sa construction au moyen d’éléments connus de l’émetteur et du récepteur pour produire, en règle générale, telle signification particulière plutôt que telle autre. C’est donc aussi par un abus de langage qu’on parle ordinairement de la "transmission de messages", puisque ce qui est convoyé dans la réalité physique n’est pas le message, mais le signal.

Cette distinction est particulièrement importante dans le cas des communications différées, comme la communication écrite, car elles impliquent des délais de transmission; et bien des événements peuvent se produire dans la réalité sociale, qui risquent de jouer comme bruits socio-culturels au moment de la lecture du document, les journalistes le savent d’expérience…

Destinateur, destinataire

Notre schéma général est encore incomplet, car nous avons supposé jusqu’ici que l’émetteur du signal était bien à l’origine du message "à transmettre", et que le récepteur en était le destinataire. C’est souvent ce qui se passe, mais ce n’est pas la règle générale. Aussi devons-nous distinguer deux agents supplémentaires, qui seront les pôles de la communication, à savoir le destinateur et le destinataire.

Le destinateur est la personne (ou le groupe) qui a l’intention de faire connaître le message; le destinataire est la personne (ou le groupe) visée par le destinateur. L’identification du destinateur et de l’émetteur est une question qui peut se poser au niveau du récepteur ou du destinataire, celle du récepteur et du destinataire préoccupe le destinateur.

Par exemple:

– les éditeurs et les publicitaires ont besoin de s’assurer que leurs signaux parviennent à la destination-cible (tel public et non tel autre): R = Daire;

– les personnes auxquelles parvient une rumeur savent que E Ð Deur et cherchent généralement à déterminer l’origine du message (Deur) à travers les différents relais (E);

– dans certains univers professionnels, apposer sur une lettre ou un dossier la mention "confidentiel" est un moyen assez sûr de le porter à la connaissance de tout un réseau de personnes, a priori ni destinatrices ni réceptrices.

Le feed-back

On doit enfin disposer d’un circuit de retour d’informations, permettant le contrôle des transmissions antérieures et le réajustement éventuel de la communication. Ce circuit de retour comprend les mêmes composantes que le circuit "aller".